Le Palacio d'Abraxas - Architecte Ricardo Bofill

En Seine St Denis, le Palacio d'Abraxas, création de l'architecte Ricardo Bofill, entre utopie architecturale et échec social…

Abraxas, une utopie architecturale

Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com

Il est, en région parisienne, en Seine St Denis, un ensemble immobilier étrange et inquiétant, que l'on croirait tout droit sorti d'un film de science fiction. Terry Gilliam ne s'y est pas trompé en y tournant quelques scènes de son film "Brazil" ni plus récemment Francis Lawrence (Hunger Games). Il s'agit du programme immobilier "Les Espaces d'Abraxas" conçu au début des années 80 par l'architecte espagnol catalan Ricardo Bofill et réalisé par Bouygues.

Polémique autour de l'ensemble architectural de Ricardo Bofill à Noisy le Grand

Également connu sous l'appellation "le Palacio d'Abraxas", cet ensemble est constitué de 3 bâtiments :
» l'Arc au centre, composé de deux cages d'escaliers qui se rejoignent au septième étage pour former une arche ;
» le Théâtre, bâtiment en arc de cercle entourant une place construite sur le modèle d'un théâtre antique ;
» le Palacio, bâtiment massif de 18 étages d'inspiration néo-grecque et de forme orthogonale.

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Ricardo Bofill, architecte visionnaire ou idéaliste ?

“Vu de loin, dans son ensemble, ce sera un projet romantique. L’idée de la destruction est donné par des formes non finies, des formes uniquement suggérées, des formes brisées. Mais dès que l’on pénètre dans ces espaces, on se retrouve dans un monde surréaliste.”

Ricardo Bofill.

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On se perd dans la contemplation des coursives, à ne plus savoir distinguer le haut du bas...

Postmodernisme

En France, au début des années 80, en réaction au modernisme de la reconstruction d'après-guerre, Ricardo Bofill a voulu lutter contre le principe de construction des barres d'immeubles, opposant ainsi à l'urbanisme "des blocs" l'urbanisme "des cours".

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L'urbanisme "des cours" en réponse à l'urbanisme "des blocs".

L'architecte, en créant une "utopie" fermée, une "ville dans l'espace", voulait considérer un ensemble immobilier non comme un produit fini, mais comme un processus…
Prenant le contrepied du dogme moderniste qui rejette l'ornement, Ricardo Bofill impose un style néo-classique et utilise des éléments décoratifs empruntés à l'art antique (colonnes, chapiteaux, frontons, acrotères…)

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Ricardo Bofill impose un style néo-classique et utilise des éléments décoratifs empruntés à l'art antique...

Un échec social

L'ensemble est idéalement situé près des transports (RER A, autoroute A4…) et à proximité du Centre Commercial. Mais la complexité architecturale pesante de l'ensemble, l'omniprésence du béton, la pauvreté des espaces verts, la surabondance des coursives où la lumière du jour peine à pénétrer et les multiples corridors dans lesquels le vent s'engouffre, rend l'ensemble peu propice à la convivialité.

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Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com
Une impression d'écrasement et d'enfermement...

Ricardo Bofill lui même considère que son expérience est un échec car "la mixité sociale n'a pas pris". Les habitants ne se sont pas appropriés les lieux. Le manque d'ouvertures vers l'extérieur, l'absence de commerces et d'espaces communautaires n'incitant pas, malgré l'intention, à en faire un véritable espace de vie, mais bel et bien une de ces cités dortoir contre lesquelles l'architecte entendait lutter…

Les surnoms "Gotham City" ou "Alcatraz" des Espaces d'Abraxas démontrent bien l'impression d'enfermement et d'écrasement que l'ensemble évoque auprès des habitants, riverains et autres architectes qui dénoncent la mégalomanie de leur confrère.

Faut-il démolir Abraxas ?

Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com

A l'époque, Ricardo Bofill était sollicité pour la création de logement sociaux. Au Palacio d'Abraxas, il y a promiscuité entre deux populations, celle des locataires des logements sociaux et celle des copropriétaires habitants du Théâtre. Ricardo Bofill considère lui même que cette mixité est problématique au motif qu'elle n'avait pas respecté les quotas en vigueur (à l'époque 20% maximum de logements sociaux).

Accusé d'être un lieu d'insécurité, le Palacio d'Abraxas est menacé de démolition. La police voudrait que soient disposées des caméras dans l'ensemble des bâtiments. Tâche gigantesque tant l'ensemble est constitué de couloirs, de coursives et de passages aux multiples recoins.

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Des coursives abritent de multiples recoins...

Une (mauvaise) volonté politique

La mairie préfère opter pour l'option de démolition. Cette dernière option étant à prendre sous toute réserve car démolir coûte cher, sans compter les locataires et propriétaires à reloger.

L'idée d'une démolition des Espaces d'Abraxas séduit tout de même la mairie qui mène par ailleurs un programme ambitieux de réaménagement des environs dans le but d'attirer les entreprises et de créer de nouveaux logements. (Projet d'aménagement de Maille Horizon Nord). Avec, toutefois, un écueil de taille : la démolition, même partielle des édifices nécessite l'accord préalable de l'architecte…

La piste de la réhabilitation

D'autres piste pourraient être explorées, en vue d'une réhabilitation de l'édifice, comme par exemple cette idée présentée par un étudiant de l'Ecole Nationale Supérieure d'architecture de Marne-La-Vallée d'en faire un hôtel de luxe (on y a, paraît-il, de certaines fenêtres, une vue magnifique sur Paris et la tour Eiffel).

Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com
On y a, paraît-il, depuis certaines fenêtres, une vue imprenable sur Paris et la Tour Eiffel...

Il est certain que d'un point de vue architectural, la piste de la réhabilitation serait plus intéressante que celle de la démolition. Les espaces d'Abraxas sont une réalisation architecturale unique qui n'a simplement peut-être pas trouvé sa véritable fonction. D'un point de vue humain, il est à peu près certain qu'une réhabilitation, à l'instar de la démolition, serait réalisée au détriment des actuels occupants.

Vraiment dangereux Abraxas ?

Au delà des problèmes techniques, les espaces d'Abraxas abritent une population qui apprécie malgré tout son habitat et entend se battre pour le conserver.
Une association s'est constituée : l'Association de Défense des Intérêts des Habitants du Palacio d'Abraxas (Adihpa), qui milite pour la sauvegarde de l'édifice ainsi que pour la réhabilitation de l'école toute proche et se mobilisent pour assurer avec leurs moyens l'entretien de parties communes.

Une expérience architecturale unique

Les réalisations monumentales de Ricardo Bofill impressionnent par leur personnalité. Empreintes souvent de maniérisme, elles empruntent à l'architecture baroque italienne : le Palacio d'Abraxas(Noisy le Grand), les Échelles du Baroque(Paris 14ème, place de Catalogne) ou au classicisme à la française : Les Arcades du Lac(Montigny-le-Bretonneux, Voisins-le-Bretonneux), les réalisations architecturales de Ricardo Bofill ne laissent pas indifférent.

Alors faut-il détruire le Palacio d'Abraxas ? Non, assurément... qu'on l'apprécie ou pas, cet ensemble immobilier est une oeuvre architecturale unique qui mérite que l'on s'y attache... à défaut d'avoir envie d'y vivre...

Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com

LE BÉTON ARCHITECTONIQUE

En architecture, l'architectonique est l'art et la science de la construction. Le béton architectonique est un matériau destiné à rester apparent dont l'esthétisme a été travaillé, résultant de la volonté d'architectes, plasticiens ou industriels d'en "humaniser" l'aspect.

En tant que logements pour la plupart sociaux, imposant de faibles coûts de construction, Ricardo Bofill a utilisé des éléments de béton préfabriqués, formes créées en usine sur des armatures d'acier, assemblées sur place et finement ajustées, sans joints apparents.
Le béton architectonique, YakaWatch | Photos Reportages     Le béton architectonique, YakaWatch | Photos Reportages     Le béton architectonique, YakaWatch | Photos Reportages
Ce béton présente l'apparence du grès teinté dans la masse, qui confère à l'ensemble une impression de solidité tout en évoquant la pierre de taille. La couleur du béton, un ocre rosé aux reflets bleus-violets est obtenue grâce à un subtil mélange de sable, de ciment gris et blanc et de différents oxydes qui permettent d'ajuster les teintes.

Abraxas - Ricardo Bofill - Architecture - Photo Reportage YakaWatch.com
Le Palacio d'Abraxas, aussi surnommé "Alcatraz" ou "Gotham City"

Photos Yakawatch

 

Ricardo Bofill, s'il a réussi à imposer son style, n'a pas, semble-t-il, réussi à faire "prendre la mayonnaise" sociale. Ses réalisations architecturales sont plus plaisantes pour les visiteurs que pour les habitants. De beaux dessins, de belles perspectives, des lieux spacieux qui se veulent propices à la rencontre… mais pas de rencontres… du fait de l'absence de tout ce qui fait le "liant" social : des cafés, des restaurants, des commerces de proximité, des médiathèques, des bibliothèques, des espaces conçus pour les enfants, des crèches, des lieux de rencontres et d'évènements… Ce qu'il reste ? Des lieux résidentiels sans lien avec leur environnement.

 

Retrouver les réalisations de Ricardo Bofill dans #architectures de YakaWatch | Photos Reportages

 

 ABRAXAS, la cité utopique (Yakawatch Productions)

Abraxas inspire le cinéma…

A défaut d’avoir touché sa cible sociale, l’architecture unique des Espaces d’Abraxas, a inspiré le cinéma, de Terry Gilliam (Brazil) à Francis Lawrence (Hunger Games) :

  Les espaces d'Abraxas dans le fim "Brazil" de Terry Gilliam

  Le Palacio d'Abraxas dans Hunger Games - La révolte - Partie 2

  Découvrir les Espaces d’Abraxas via le tournage de "Hunger Games"

 

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Ricardo Bofill, 30 ans après… (AD magazine)
Ricardo Bofill : « Je n’ai pas réussi à changer la ville »(Le Monde)
Ricardo Bofill : « J’ai voulu transplanter l’architecture classique dans la modernité »(Le Moniteur)
Site Internet de l'ADIHPA (Association de Défense des Intérêts des Habitants du Palacio d'Abraxas)
  Site Internet de Ricardo Bofill
  Revealing Abraxas - Thèse d'architecture de Kevin Bigaignon sur la réhabilitation d'Abraxas en hôtel de luxe (premières pages)
Les espaces d'Abraxas 30 ans après. Perceptions (MixCloud - Document sonore)